Artists' house
& Theater factory

Calendar
Artists' house
& Theater factory
Portrait d’Héloïse Ravet assise sur un escalier. Le regard est dirigé vers l’objectif. Les mains sont visibles au premier plan. L’escalier forme des lignes horizontales en arrière-plan. Un garde-corps métallique est visible sur le côté.Portrait d’Héloïse Ravet assise sur un escalier. Le regard est dirigé vers l’objectif. Les mains sont visibles au premier plan. L’escalier forme des lignes horizontales en arrière-plan. Un garde-corps métallique est visible sur le côté.

The beauty of ignored lives

Both discreet and deeply vibrant, Héloïse Ravet strings one project after another together with intensity and an almost insatiable desire to explore and create. Drawn to those on the margins of society, the young director uses theatre to shine a spotlight on these lives often deemed ordinary, overlooked or unconventional, those of the so-called anti-heroes. Today, in ÉPUISER LES SOLEILS – the full-length version of which she will premiere in March 2027 – she brings drug users to the fore, through the figure and story of her sister. Each of her projects is conceived like a musical score: a composition in which dramaturgical elements—music, sound, scenography, lighting, costumes— interweave to form an impressionistic whole.

Aujourd’hui, dans Épuiser les soleils – dont elle crée la forme longue en mars 2027 –, elle visibilise les usagers et usagères de drogues, à travers la figure et le récit de sa sœur. Partons à la rencontre de cette artiste qui conçoit chaque projet comme une partition musicale. Chaque « partition » est composée de différentes variations et construite à partir de tous les supports dramaturgiques – musique, son, scénographie, lumière, costumes… – qui, ensemble, créent une œuvre impressionniste.

Héloïse Ravet naît à Châteauroux en 1995 et grandit dans les Hautes-Alpes, à Briançon, ce qui lui laisse un lien fort à la montagne. Elle étudie la philosophie à Lyon avant des études de mise en scène à l’INSAS, à Bruxelles, dont elle sort diplômée en 2020. La mise en scène correspond alors davantage à ce qu’elle a envie de faire : la philosophie n’est pas assez concrète et ne lui permet pas d’appliquer les concepts qu’elle travaille. La mise en scène permet au contraire de découvrir une notion, de la développer, d’allier pensée et corps.

Trois personnes sont vues de dos sur un plateau. Les bras sont levés. Le sol est recouvert de feuilles ou de fleurs. Des sièges sont disposés sur les côtés. L’espace est éclairé en rouge et en orange. Une image ou un panneau est visible au fond.
© Alexandre Fitrakis

Découverte du théâtre belge

Le théâtre a toujours pris une place importante dans sa vie. Chaque été, depuis le lycée, Héloïse travaille en tant qu’étudiante au Festival d’Avignon. Durant ces années, elle découvre, notamment sous la direction de Hortense Archambault et Vincent Baudriller, des spectacles incroyables qui la marquent à tout jamais. L’été 2016, elle voit plusieurs spectacles belges dont Het Land Nod de FC Bergman et Rumeur et petits jours du Raoul Collectif. Elle est totalement séduite. « Une claque ! ». Quelques années plus tôt, elle découvrait également Gardenia d’Alain Platel. Ces trois spectacles changent quelque chose dans sa perception de spectatrice et la motivent à partir tenter l’expérience en Belgique. Peut-être pourra-t-elle travailler avec ces artistes qui l’ont tant impressionnée ?

Premiers pas

Pendant ses études à l’INSAS, Héloïse présente son premier spectacle, Le gigot, au Festival Courants d’Airs 2018, organisé par le Conservatoire royal de Bruxelles. Une envie de casser les cadres et d’ouvrir les possibles l’anime déjà. Chaque école travaille habituellement en cercle fermé avec ses propres étudiant·es. Le projet Le gigot contourne totalement cet aspect. Héloïse propose, pendant un an, à des étudiant·es de Mons, de Liège et de Bruxelles de se retrouver un week-end par mois, à La Cravate à Schaerbeek, pour travailler au plateau des improvisations sur le thème de l’ogre. Elle sou­rit encore aujourd’hui à l’évocation de ces années et à l’énergie sans fin qu’elle pouvait consacrer à ces week-ends, tout en étudiant à côté.

Au sortir de ses études, Monica Gomes, alors directrice de La Balsamine, l’invite à présenter une variation de son travail de fin d’études, Outrage pour bonne fortune. Héloïse apprécie ce proces­sus de travail continu, cette recherche construite à partir de différentes variations, comme une partition musicale. Tout se centre autour d’une recherche, d’une thématique. Pour Outrage pour bonne fortune, elle s’intéresse à des moines qui rencontrent des mort·es dans une montagne. Ce projet se décline alors en trois formes : le travail de fin d’études, la variation à La Balsamine, puis le spectacle long au Studio Varia où elle bénéficie, deux ans après sa sortie de l’INSAS, d’une totale confiance de la directrice Coline Struyf.

Chaque forme est une réécriture autour du même thème, un peu comme en jazz quand on impro­vise autour d’un chorus. Ce même processus, qui s’étale sur plusieurs années, est à l’œuvre dans tous ses projets, notamment dans Larrons en bas­kets bleues et Épuiser les soleils. La forme longue n’est jamais une forme courte allongée.

Une personne est assise à une table avec un micro. Les mains sont posées l’une sur l’autre. Un verre d’eau et un carnet sont sur la table. L’arrière-plan montre des objets techniques et du matériel. Le sol est sombre et dégagé.
© Thomas Bohl

Un compagnonnage

Peu de temps après ses études, Héloïse Ravet croise la route de Stéphanie Barboteau qui dirige un bureau de développement de spectacles vivants, BLOOM Project. Elle lui propose de l’ac­compagner dans son travail et l’accompagne tou­jours aujourd’hui. Une réelle opportunité et un sou­tien sans failles pour une jeune artiste débutante. La foule de projets qu’elle a en tête n’effraie pas les col­laboratrices de BLOOM, au contraire. Héloïse a un côté un peu vorace : elle a besoin de travailler tout le temps, sur deux ou trois projets en parallèle qui se nourrissent les uns les autres.

En 2022, elle crée sa propre compagnie qu’elle appelle Saintes Patronnes en référence à l’équipe de filles qui l’entourent alors sur ses spectacles. Depuis, elle porte ses projets à travers cette com­pagnie.

Les opportunités s’enchainent : en 2022, Alexandre Caputo, le directeur du Théâtre Les Tanneurs, lui propose de présenter une forme courte de Larrons en baskets bleues. La version longue voit le jour à l’hiver 2025. Le Théâtre de Liège l’invite éga­lement à monter Œdipes, en 2023-2024, dans la grande salle. C’est la première fois qu’Héloïse est confrontée à la grosse machine théâtrale avec un grand plateau et une scénographie imposante. Cette réécriture contemporaine et féministe du mythe d’Œdipe tournera à l’automne 2026 au Varia, au Vilar et sur Mars – Mons arts de la scène.

Des chaussures bleues sont visibles au sol. Le sol est recouvert de fleurs violettes et roses. Le bas d’un vêtement clair est visible. Les fleurs sont éparpillées autour des pieds. Une chaise apparaît partiellement sur le côté.
© Alexandre Fitrakis

Créer, toujours, et vivre pour les répétitions

Un cap, un seul, anime sa ligne de conduite : faire au minimum un projet par an. Héloïse essaie de s’y tenir, même si ce n’est pas toujours facile. Le rythme de production demande des temps très longs. Elle aimerait au contraire pouvoir créer davantage à l’instant T.

Pour assouvir cette voracité de travail, elle crée en 2023 avec deux amies, Zoé Lejeune et Lennert Vandenbroeck, le Festival de Salza, dans l’Aude, en France. Chaque été, elle monte, en plein air, un clas­sique du répertoire (Roméo et Juliette, Ivanov, La Double Inconstance et en 2026 Le songe d’une nuit d’été). Le projet a pour but de faire le lien entre la culture et la ruralité. Chaque spectacle – monté en trois semaines, en plein air – est suivi d’un banquet.

Héloïse a grandi à la montagne au sein d’une famille de la classe moyenne française. Elle ché­rit le théâtre de proximité, un théâtre accessible, populaire qui reste toutefois exigeant. Le Festival de Salza permet de jouer en milieu rural. Jouer dans des lieux non-dédiés lui plait particulière­ment. C’est le cas de Larrons en baskets bleues qui circule dans sa forme classique dans des théâtres mais aussi dans une forme prévue pour d’autres lieux, comme les salles des fêtes. Ce concept per­met d’amener le théâtre dans des villes ou des villages où il n’y en a pas.

Comme d’autres artistes avant elle, Héloïse nous confie que ce qui l’anime avant tout, ce sont les répétitions. Voir les acteurs et les actrices s’empa­rer de l’objet artistique qui peu à peu se concrétise, voir la joie qu’ils éprouvent, en jouant, en faisant sens avec la dramaturgie globale l’émeut particu­lièrement. Elle a cette impression magique d’avoir la chance d’assister chaque jour à un spectacle qui n’existera que dans la salle de répétitions. Ces moments uniques se vivent aussi bien avec des acteurs et actrices professionnel·les qu’avec des amateur·rices ou des étudiant·es (qu’elle a pu accompagner en 2024-2025 au Conservatoire de Mons). Elle aime découvrir ce qu’il y a à l’intérieur des gens. Quand on donne un espace de poésie possible, de nombreuses choses se révèlent. Il n’y a rien de plus beau que de voir les gens s’ouvrir, sans contrainte. Elle utilise notamment la danse pour y arriver. Comment l’art peut révéler la poésie qui se loge dans chaque individu, ce qui est d’ailleurs le sujet d’Épuiser les soleils.

Les cycles

Avec Épuiser les soleils, Héloïse Ravet commence un nouveau cycle qu’elle intitule le « cycle compas­sionnel » et qu’elle explorera jusqu’en 2029-2030. Il s’agit pour ce spectacle de déplacer le regard de l’empathie. L’existence peut être âpre. Il faut regarder cette réalité en face et sortir de l’endroit du happy end qu’il y a souvent au théâtre. « Souffrir avec », c’est déjà exister. La metteuse en scène envisage également de faire une version jeune public de ce spectacle. Suivra par après une nou­velle recherche sur l’hospitalisation à la demande d’un tiers, c’est-à dire l’internement sous contrainte.

Ses spectacles précédents, Outrage pour bonne fortune et Larrons en baskets bleues, ne font pas forcément partie d’un cycle, mais ont en commun d’être traversés par la mort. Ils parlent plus préci­sément de la notion de passage. Dans l’un, nous sommes en présence de personnes qui n’arrivent pas à passer de l’autre côté et que l’on accompagne jusqu’à ce qu’ils disparaissent. Dans l’autre, nous voyons quelqu’un de vivant qui n’arrive pas à partir et qui se fait aider d’un mort, Elvis, pour partir.

Si l’on devait identifier le sujet d’une vie, de sa vie, peut-être serait-ce celui des frontières et des fantômes. La notion de passage et comment on fait collectivement avec elle l’intéressent au plus au haut point.

Une personne tient un micro et parle. La personne porte une veste sombre. Trois autres personnes sont en arrière-plan, floues. Le fond est noir. La scène est éclairée par une lumière directionnelle. Le micro est tenu proche de la bouche.
© Maïa Blondeau

Valoriser les faiblesses

Héloïse a toujours été attirée par les personnages qui n’y arrivent pas. Comme le clown, le proto­type de celui qui aimerait bien mais ne peut point. Dans les fictions, les personnages de losers l’ont toujours touchée davantage que les autres. Elle essaie avant tout d’offrir à ces personnages des moments de grâce. De trouver ça beau d’être vul­nérable et de ne surtout pas en avoir pitié. Des êtres qui n’arrivent pas à lâcher la vie (Outrage pour bonne fortune) ou des hommes totalement à côté de leurs pompes, éloignés des codes de la masculinité (Larrons en baskets bleues).

Évidemment, rien n’est jamais abordé de manière triste ou surplombante. L’humour prend une place essentielle. Et puis, voir quelqu’un qui ne parvient pas est bien plus drôle que quelqu’un qui y parvient. Si la situation est résolue, il n’y a plus de théâtre.

Dans Épuiser les soleils, Héloïse choisit sa soeur Yolande comme sujet. Ce qui peut être vertigineux pour elle, mais qui surtout la déplace artistique­ment. À travers le parcours de sa soeur, elle désire parler de la toxicomanie, de la marginalisation et du sans-abrisme, des sujets dont on parle peu. Elle veut surtout casser cette image que l’on a de ces personnes, que l’on imagine seules, sans famille, ni lien. Il existe mille manières de faire lien. Il importe pour Héloïse de donner à sa soeur un espace où elle aurait la parole, sans l’instrumentaliser pour autant.

Aux débuts de la crise du crack à Bruxelles, Héloïse a été confrontée à des paroles très violentes vis-à-vis des crackheads, autant de la part des rive­rain·es que de l’État. Elle était surtout étonnée de voir tant de méconnaissance face à ce phéno­mène. Ces personnes ne sont pas vues comme des individus à part entière, des citoyen·nes. Derrière l’empathie ou la pitié, se cachent souvent des discours moralisateurs. Le temps de la représentation, il est important pour Héloïse de s’extraire d’un jugement moral. Épuiser les soleils permet d’ouvrir un nouvel imaginaire, de démontrer que théâtralement la poé­sie et la vie sont présents dans ces vies dites « hors normes ». Il faut montrer que d’autres possibles existent chez ces personnes marginalisées. La dépendance à la drogue est plus compliquée qu’une maladie que l’on subirait. Il y a toute une série d’interrogations sur le refus d’une société, d’un certain cadre, sur la désirabilité d’une vie telle que celle de sa soeur qui, en vérité, est très libre.

Une personne se penche au-dessus d’une table. Une main place un objet coloré. Plusieurs petits blocs transparents avec des images sont posés. Une mallette ouverte est visible. D’autres personnes sont assises en arrière-plan. Un objet blanc est posé sur un support à droite.
© Alexandre Fitrakis

L’écriture

Pour chaque projet, Héloïse repense ses méthodes de travail. Elle peut monter un classique, puis être au plateau, pour ensuite s’adresser à des plus jeunes ou sortir du théâtre pour créer dans des lieux non-dédiés. Elle essaie de ne jamais s’habi­tuer à la forme théâtrale pour toujours réinterroger sa pratique et continuer à explorer. Les habitudes amènent une routine dans le travail qu’elle cherche à éviter, à casser à tout prix. Il n’y a donc pas une manière d’écrire qui lui est propre. L’écriture prend différentes formes. La méthode change en fonction du thème ou du support.

La jeune metteuse en scène écrit des histoires, des canevas et vient avec des tableaux précis qu’elle va ensuite travailler au plateau. Elle amène ces structures narratives aux acteur·rices qui vont s’en emparer lors d’improvisations. Grâce à ces impro­visations, la structure et les canevas se précisent. Elle n’écrit jamais les répliques en amont, mais peut les fixer avec les acteur·rices au fil des répétitions.

Même si Héloïse ne se définit pas comme une autrice, l’écriture peut être plus « littéraire », c’est-à-dire qu’elle écrit un texte, derrière son clavier, qui sera ensuite mis en scène par elle-même ou par d’autres. C’est le cas de Solène Valentin – avec qui elle travaille depuis de nombreuses années – et Léa Quinsac qui lui ont passé une commande d’écriture pour leur futur spectacle La Glorieuse Procession des Fausses et Tristes Nonnes. Toutes trois se retrouvent dans leur goût pour le mystique, le sacré et le profane.

Une personne porte plusieurs baguettes ou planches en bois colorées dans les bras. La personne est de profil. Le fond est sombre avec une fenêtre lumineuse floue. Les objets sont croisés et empilés. Les couleurs des objets sont variées.
© Maïa Blondeau

Une dramaturgie technique, un théâtre impressionniste

La technique est une pensée dramaturgique à part entière. C’est-à-dire que le son, la musique, la lumière, les costumes, l’espace participent active­ment à la dramaturgie et sont très présents dans le travail et la recherche. Aucune dramaturgie ne peut se penser en-dehors de la création technique. La mise en scène est de faire en sorte que ces pôles de création se rencontrent et permettent d’aller plus loin que l’idée de départ.

La musique prend une place particulière dans son processus de travail parce que c’est par elle que tout commence. Au début de chaque projet, Héloïse crée des playlists et cherche des musiques spécifiques. La dramaturgie de départ est enclen­chée par des musiques qui provoquent, en les écoutant, des tableaux et des images. Ces playlists créent une sorte de mémoire sonore dans laquelle elle peut se replonger à tout moment et qu’elle partage avec l’équipe artistique, comme une sorte de paysage mental.

Le son occupe également une place importante dans ses créations. Il permet de raconter une histoire, d’ouvrir une nouvelle perspective à côté du récit principal. Héloïse a travaillé avec plu­sieurs créateur·rices sonores : Laure Lapel, Olmo Missaglia ou encore Tomas Mancini. Ce dernier apporte un aspect documentaire au projet Épuiser les soleils. Héloïse et Yolande ont porté des micros toutes les deux pendant plusieurs semaines afin de laisser la parole s’exprimer, sans jamais l’obliger. Cette matière est ensuite retravaillée lors de dif­férentes résidences. La particularité de ce projet est qu’il est mouvant : Héloïse suit sa soeur qui est imprévisible. Mais la jeune metteuse en scène ne voit pas cela comme une contrainte. Au contraire, elle en explore toutes les facettes artistiques. Aucune écriture n’est prévue sur ce projet. Tout est perméable et poreux.

Le son représente toute la couche inconsciente du projet, tout ce que l’on vient raconter au spec­tateur et à la spectatrice sans verbaliser ni dire ce qu’il faut comprendre. C’est un art invisible qui crée des couches d’impression chez les gens. Selon Héloïse, la lumière, les costumes et l’espace apportent éga­lement des perspectives supplémentaires au récit principal qui viennent créer un inconscient du spec­tacle, une sorte de théâtre impressionniste. Les spectateur·rices ne sortent pas de la salle avec un discours, mais avec une sensation, une impression. Un peu comme le halo qui reste présent sur notre rétine après avoir regardé une lumière trop forte. Alors que restera-t-il lorsque nous sortirons de la salle ?