Radio Live
RADIO LIVE est un projet-fleuve qu’Aurélie Charon porte depuis plus de dix ans, au sein du collectif du même nom. Revenons sur la genèse et le développement de ce triptyque qui prend sa source dans le média de la radio et se déploie depuis sur la scène, avec la volonté de raconter les récits de jeunes hommes et femmes engagé·es à travers le monde.
Genèse
Animatrice, productrice et journaliste, Aurélie Charon travaille depuis plusieurs années dans la création radiophonique. Elle concentre principalement son travail sur la jeunesse et les artistes contemporains. De 2011 à 2017, elle produit pour Radio France, avec Caroline Gillet (journaliste, réalisatrice et productrice), des séries radiophoniques sur la jeunesse engagée. Elles débutent leurs recherches autour de la Méditerranée et créent, en 2011, la série Alger, nouvelle génération. Elles parcourent la capitale algérienne à la recherche de jeunes habitant·es et les font parler de leur regard sur leur pays, sur la France, de leurs espoirs et leur identité. S’ensuivent cinq autres séries documentaires, d’une dizaine d’heures chacune, qui donnent à écouter de nombreuses voix à travers le monde. Grâce au travail de montage, des ponts entre ces voix dans différentes villes voient le jour. Des débuts d’échange « virtuels » se mettent en place et provoquent des rencontres qui n’auraient pas pu avoir lieu, entre des gens qui ne se ressemblent pas mais peuvent construire des choses ensemble.
Peu à peu, Aurélie et Caroline ont envie de réunir tou·tes ces jeunes activistes au même endroit, face à un public. Le projet Radio live voit le jour en 2013 et migre de la radio à la scène. À chaque représentation, des jeunes engagé·es d’ici et d’ailleurs dialoguent dans un spectacle nourri de sons et d’images réalisées en direct. Aux paroles, se mêlent les dessins en direct, la musique live, des archives, des échanges vivants. Ces personnes viennent d’Alger, Moscou, Gaza, Téhéran, Istanbul, Sarajevo, Beyrouth, New Delhi, Bombay, Casablanca, Dakar, Johannesburg, Kigali… Elles parlent engagement, identité, démocratie, droits des minorités, liberté, nouveaux modes d’action. Rien de ce qui se dit sur scène n’est écrit à l’avance. La parole est spontanée. C’est une discussion vivante, chaque soir différente. Au fil des années, la forme du projet évolue et le collectif s’agrandit.
C’est aussi à cette période-là qu’Aurélie Charon rencontre les personnes qui deviendront les « vétérans » de Radio live. En 2013, à Sarajevo, elle rencontre Ines, l’une des interprètes du premier volet, Vivantes. En 2014, Aurélie est à Gaza. Elle rencontre à Gaza City le père d’Amir, interprète du deuxième volet, Nos vies à venir, qui vient d’arriver à Paris. Ines et Amir seront les premier·es à raconter sur scène leurs engagements. Des amitiés indéfectibles naissent. Ensemble, iels jouent à New York, Johannesburg, Bombay, Delhi, au Maroc, en Tunisie, en Roumanie… Iels font de nouvelles rencontres qui élargissent le collectif. Rien n’est évident : iels n’ont ni les mêmes cultures, ni les mêmes religions, ni les mêmes mémoires, mais chacun·e croit aux récits, au fait que les histoires qui ne sont pas racontées n’existent pas. Aux amitiés inattendues qui sont comme des soulèvements.
En 2021, à l’invitation du Festival d’Automne à Paris, Aurélie Charon et Amélie Bonnin (réalisatrice) ouvrent un nouveau cycle du projet : La Relève, qui poursuit cette conversation entamée avec Ines, Yannick, Martin, Sumeet et Hala. Elles partent filmer chez elles et eux, au Rwanda, en Inde, en Bosnie, en France, pour amener sur le plateau les visages et les paysages qui les racontent. Aurélie et Amélie filment les générations suivantes et précédentes, afin que ces témoignages entrent en dialogue avec ce qui se passe sur scène. Avec la complicité de Dom La Nena et Emma Prat à la musique, le projet poursuit son exploration de la mise en scène de la parole documentaire, à travers une écriture au présent.
En 2024, alors qu’Aurélie Charon est artiste associée à Chaillot, Théâtre national de la Danse à Paris, un nouvel épisode est créé avec trois jeunes femmes originaires de Syrie, Bosnie et Ukraine : Vivantes, qui deviendra le premier chapitre du triptyque. Pour nourrir cette création, un voyage à Sarajevo est organisé.
Au cœur de chaque spectacle, il y a un voyage fait en commun. Après Sarajevo, leurs enquêtes les mènent au Liban et à Kigali. Des lieux, comme des îlots, surgissent et entourent le projet : Compass à Sarajevo qui accueille les réfugié·es, le centre IRIBA à Kigali qui travaille la mémoire, l’école Esprits libres à Hermel, au Liban, centrée autour de l’éducation nouvelle. Des lieux qui transforment les êtres qui les traversent. Des lieux d’où le collectif n’a jamais eu envie de partir. Il les a emportés avec lui. Ces lieux sont leurs décors.

Premier chapitre
Les trois Vivantes de ce volet – Oksana Leuta (Ukraine), Hala Rajab (Syrie) et Ines Tanović (Bosnie) – ont chacune traversé une guerre. Ines a grandi à Mostar, en Bosnie, dans les années 90, avec une mère croate catholique et un père bosniaque musulman. Quand la guerre éclate en 1992, son père est emmené par les Croates dans un camp de détention pendant deux ans. Sa soeur reste prise au piège du siège de Sarajevo pendant trois ans. Ines a 9 ans quand un obus bosniaque la blesse. Elle garde une cinquantaine d’éclats de métal dans son corps. Aujourd’hui, à travers son engagement dans de multiples projets citoyens et culturels, elle se bat contre les divisions ethniques, pour une démocratie participative et le renouveau de la culture en Bosnie. En 2020, elle crée à Sarajevo un lieu d’accueil pour les migrant·es.
Oksana vit le quotidien de la guerre en Ukraine. Depuis le début de l’invasion russe, elle est fixeuse et traductrice pour les journalistes internationaux·les avec lesquels elle se rend proche de la ligne de front pour raconter la guerre au monde. Formée au théâtre en France, elle continue à jouer en tant que comédienne dans plusieurs villes d’Ukraine et à l’étranger.
Hala, née en 1992, ne peut plus retourner en Syrie depuis l’assassinat de son père, Odey Rajab, opposant au régime de Bachar el-Assad. En 2011, la révolution syrienne commence. Son père, qui donne une conférence au Caire, reste bloqué deux ans en Égypte, sur les listes noires syriennes. La famille est menacée. En 2015, alors qu’il essaie de retrouver sa famille, le père d’Hala est arrêté et torturé à mort. Sous les menaces, Hala et ses soeurs quittent la Syrie pour rejoindre Lyon où Hala entame des études de cinéma. Aujourd’hui scénariste, cinéaste et comédienne, elle utilise le cinéma et la fiction pour raconter l’intime de la guerre et mieux parler du réel.
Toutes les trois sont parties avec le collectif Radio live à Sarajevo afin d’interroger la société d’après-guerre. Sarajevo, ville mystérieuse entre toutes, a conservé ce qu’au plus profond on aimerait rester : européen·ne et entier·e. Nous avons tou·tes envie de dire : « nous sommes les enfants de Sarajevo ». Cette ville nous regarde et nous rappelle que l’on n’efface pas les gens comme ça : ils survivent, ils résistent. En 1992, le général Mladic – chef de l’armée de la république serbe de Bosnie et criminel de guerre surnommé « le boucher des Balkans » – donne comme instruction de rendre fous ces gens qui osent vivre ensemble, entre Serbes, Croates ou Musulmans. Mais il y a des lieux où la haine ne prend pas. Cette ville devait mourir. Elle a été blessée mais est restée vivante.
Dans les années 90, le mot « Sarajevo » a perforé le calme de nos soirées d’enfants. Il sonnait dans la télévision du salon comme l’idée de la guerre pas loin. Il sonnait pour les adultes comme le retour de la violence en Europe, toute proche. Aujourd’hui, la guerre s’est à nouveau installée en Europe avec le conflit en Ukraine.

Deuxième chapitre
Le deuxième volet, Nos vies à venir, pose la question de la reconstruction, autant au sens littéral que figuré. Rayane Jawhary (Liban), Amir Hassan (Gaza) et Hala Rajab (Syrie) croient aux vies que l’on n’a pas encore, mais pour lesquelles on se bat, à travers l’éducation, le cinéma, la poésie. Ces vies qui sont à venir et qui méritent peut-être encore plus d’attention que celles que l’on est en train de vivre.
Rayane grandit à Hermel dans le nord du Liban, une ville frontalière. Elle est bénévole dans des associations culturelles et participe activement à des projets avec des enfants et des jeunes. La révolution de 2019 au Liban et l’espoir qu’elle suscite la convainquent qu’il faut être actrice du changement. En 2020, elle fonde à Hermel, avec d’autres femmes, une école laïque « Esprits libres », basée sur les principes et les valeurs de l’éducation nouvelle. Aujourd’hui, elle y est enseignante et coordinatrice. Pour elle, l’école est un lieu de vie, un espace partagé avec les enfants où la liberté, la responsabilité, la coopération et l’acceptation de l’autre ne sont pas seulement enseignées, mais vécues au quotidien, pour que les enfants deviennent des citoyen·nes libres de leurs choix.
Hala, qui était déjà présente dans le premier volet, était aussi un « esprit libre » quand elle a grandi dans la région de Lattaquié en Syrie. Toute sa vie, son père s’est battu contre la dictature et a élevé ses filles pour qu’elles soient indépendantes.
Enfin, il fallait aussi être un « esprit libre » à Gaza pour imaginer, adolescent, pouvoir sortir un jour des frontières. Amir commence à apprendre le français à 18 ans, tombe amoureux de la langue et écrit ses premiers poèmes. À 20 ans, il sort pour la première fois de la bande de Gaza et, grâce à une bourse, part à Paris où il devient assistant d’arabe au lycée Henry IV. Depuis, il est poète, journaliste et enseignant. En septembre 2023, il retourne à Gaza pour rendre visite à sa famille. La guerre éclate. Comment ne pas tomber dans la haine ? Amir s’attache à ses devoirs d’adulte pour sauver les enfants et faire entendre ce qui est à venir. Peut-être que les esprits libres sont celles et ceux qui attachent assez d’importance à ce qui n’existe pas encore.
Pour ce deuxième chapitre, l’équipe est partie à Hermel dans la plaine de la Bekaa, à la frontière syrienne, rencontrer Rayane dans son école. Iels ont également rencontré à Lyon une partie de la famille d’Amir, évacuée de Gaza, ainsi que les soeurs de Hala et sa mère, tout juste arrivée de Syrie. Comment penser ce qui est à venir et reconstruire ?

Troisième chapitre
Dans le troisième volet, Réunie·s, le collectif tente plus que jamais de réunir des identités multiples : Yannick Kamanzi est d’origine rwandaise et congolaise, Karam Al Kafri est palestinien syrien, Sihame El Mesbahi a grandi en France de parents venant du Maroc.
Ce chapitre les emmène à Kigali et à Butare, dans le sud du Rwanda. Karam, Sihame et toute l’équipe rencontrent les proches de Yannick, ses parents, sa famille, ses ami·es. Les questions préalables sont la réconciliation et la justice, questions qui ont été au coeur du Rwanda après le génocide contre les Tutsis de 1994. L’équipe de Réunie·s est justement à Kigali pendant la semaine de commémoration, 31 ans après le génocide. Elle va voir la génération d’après : comment fait-on avec une mémoire traumatique dont on a hérité ?
Né en 1997, Yannick appartient à la génération d’après-génocide. Ses parents ont trouvé refuge au Congo en 1994, mais sa grand-mère est tuée lors du génocide. Cet événement nourrit sa réflexion sur la mémoire et l’héritage. Formé à l’École Jacques Lecoq à Paris, il développe une approche physique et engagée de la scène. Il crée et danse depuis dans plusieurs spectacles ancrés dans son engagement social.
Karam grandit à Yarmouk, une ville au sud de Damas. En 2011, à 18 ans, il passe le bac. C’est aussi l’année de la révolution en Syrie. Son père l’envoie étudier à Moscou car la vie devient trop dangereuse. Il y passe deux ans avant de rejoindre sa mère et sa soeur à Marseille. Il vient d’une famille athée, engagée politiquement. En février 2025, il retourne à Damas, après 13 ans d’exil. La question de la justice se pose fortement, les désillusions sont grandes depuis la chute du régime Assad. Même s’il n’y a pas de formule toute faite, la transmission d’expérience est forte. Pour preuve, cette phrase de son père : « demande-leur, à Kigali, comment ils ont fait pour qu’on sache quoi faire ! ».
Sihame grandit à Monclar, un quartier populaire d’Avignon. Son père est arrivé à 18 ans du Maroc en tant qu’ouvrier agricole. La famille suit des années plus tard. Sihame est la seule de sa fratrie à être née en France. Elle grandit entre ces deux horizons, enrichie par des traditions et des valeurs qui façonnent sa sensibilité et sa vision du monde. Dès son adolescence, elle s’engage contre les inégalités sociales. À 18 ans, elle intègre Sciences Po Paris et poursuit actuellement des études de droit à Marseille.
Il n’y a pas de formule magique. Yannick, Karam et Sihame font le trajet de Kigali à Avignon pour mettre au coeur de leur vie, le désir de justice.

Les possibles réconciliations
Dix ans que toutes ces personnes mettent leurs vies en commun. Dix ans de rencontres, de succession de rendez-vous. Dix ans à croire autant aux vies qu’iels n’ont pas encore qu’à celles qu’iels ont déjà.
Les trois chapitres de ce triptyque ouvrent la question d’une possible réconciliation. En octobre 2023, alors qu’Amir est coincésous les bombes àGaza, il envoie ce texto à Aurélie Charon « je fais mon devoir d’adulte de ne pas tomber dans la haine ». Cette question sous-tend tous les récits, sa réponse n’est jamais simple : comment ne pas tomber dans la haine ou la vengeance, alors même que le monde est de plus en plus divisé? Se rassembler avec des personnes qui ne leur ressemblent pas est devenu le défi de leurs vies, que ce soit dans les pays en guerre ou dans les démocraties européennes menacées par l’extrême droite. Depuis 10 ans, sur scène, le collectif Radio live s’y attelle.
Redire que la guerre c’est nul ne sert àrien. Il faut trouver d’autres mots. Des émotions, des récits subjectifs, une forme pour faire sentir physiquement àl’autre ce qu’il ne vit pas. Comment raconter la guerre àcelles et ceux qui ne la connaissent pas ? Est-ce possible par l’art ou le journalisme ? Faut-il partir en exil ou rester ? Comment ne pas hériter des conflits de la génération de ses parents ? Comment continuer àmodifier la société, avec quels modes d’actions ? Comment parler àcelles et ceux qui ne nous ressemblent pas ? Le collectif Radio live désire continuer à poser ces questions avec celles et ceux qu’il côtoie depuis plus dix ans, mais aussi avec de nouvelles personnes.
Le désespoir ne sert à rien
La production du Radio live, assurée par Mathilde Gamon, ce n’est pas seulement accompagner des artistes, c’est parfois accompagner des vies. Croire au temps qu’il faut prendre, ajuster tout et tout le temps à l’actualité, ne pas avoir peur des imprévus et tordre l’impossible.
Parfois, l’actualité les fait douter. Iels se rappellent alors la maxime d’Ariane Mnouchkine: « le désespoir ne sert à rien ». Et, certes, iels n’arrivent pas toujours à se comprendre. Parfois, l’actualité est trop dure, parfois il faut s’arrêter de parler. Alors iels attendent. Parfois, iels ont échoué. Mais iels réessaient, toujours.

Une forme multiple
La question de la langue et de l’écriture est centrale dans ce projet. Les interprètes écrivent des poèmes, font des films, accompagnent des journalistes sur le front, créent des spectacles… Chacun·e réfléchit à une façon de s’engager, de raconter le monde en s’y inscrivant.
La vidéo prend une place essentielle, notamment en amont. Lors de leurs voyages et rencontres, iels filment des moments de vie, mais placent aussi une caméra fixe lors de rencontres orchestrées ou filment, caméra à l’épaule. Afin de capter, au plus près, tout ce qui peut s’échanger. La vidéo permet de raconter la vie de ce groupe d’ami·es en train d’enquêter ensemble sur leurs histoires.
Le plateau est pensé comme un carnet de bord de leur histoire commune. À chaque représentation, Gala Vanson, depuis sa régie sur le bord de la scène, dessine en direct, envoie les vidéos et travaille l’image sur grand écran. Ce dernier permet de s’immerger dans les paysages, les actions et les témoignages. Les participant·es dessinent aussi au plateau ou racontent autrement, via d’autres supports. Le récit se construit ensemble. Comme un album de famille commun.
La musicienne Emma Prat a créé une composition qui s’imbrique de façon naturelle dans les récits. Elle s’est emparée des sons des villes et des musiques qui traversent les histoires. Les participant·es ont partagé des chansons qui ont marqué leur vie, celle de leur famille ou l’histoire de leur pays. Chaque moment de transmission est un instant de partage de la langue. Plus que jamais, la vidéo et la scène entrent en dialogue, notamment par l’intermédiaire des musiques, comme des ponts entre les instants filmés et le présent du spectacle. Emma Prat a enregistré les bandes originales des trois spectacles, avec des chansons en arabe, bosnien, ukrainien, kinyarwanda, rifain… Elles sont disponibles sur toutes les plateformes d’écoute.
Cet article a été rédigé en grande partie sur base du dossier artistique créé par le collectif pour la création du triptyque au Festival d’Avignon 2025.
