
Rencontre avec la Cie Mossoux-Bonté
Dans le cadre de la création de « Variations sur les passions humaines », nous sommes allé·es à la rencontre de Nicole Mossoux et Patrick Bonté.
Variations sur les passions humaines (co-présenté avec Charleroi danse du 13 au 17 octobre) s’annonce comme une scène-fiction. Peut-on faire un lien avec le genre de la science-fiction ?
Patrick Bonté : Le spectacle ne fait aucunement appel aux atmosphères ni aux thématiques de la science-fiction. Nous utilisons l’expression « scène-fiction » pour bien signaler que, au-delà du jeu de mots, nous sommes dans une fiction et que, pour parler d’aujourd’hui, il nous semblait important d’affirmer ce recul ou cet écart.
J’ai beaucoup lu de science-fiction quand j’étais plus jeune et ce qui m’a souvent fort intéressé, c’est l’interrogation sur la manière dont des mondes lointains pourraient entrer en contact avec l’humanité. Comment feraient-ils pour communiquer ? C’est un des points de départ de la pièce. Les interprètes, dont on postule que le monde leur est étranger, sont amené·es à imiter ce qu’ils et elles croient être des relations humaines et à prendre ainsi une distance par rapport à nos façons d’être et de nous comporter.
La communication est donc au centre du spectacle. Diffère-t-elle d’avant ?
Patrick Bonté : Depuis une dizaine d’années, on observe une transformation de la condition subjective, c’est évident. Le pulsionnel prend beaucoup de place et se décline sous forme de désir de domination, de prédation, de narcissisme, de désinhibition… L’accroissement de ce genre d’attitudes est accentué par une situation internationale très dégradée et surtout par un changement dans notre rapport au réel (tout est vrai, tout est faux) et les menaces liées à l’intelligence artificielle.
Il n’est toutefois pas question pour nous de tenter de dresser un état des lieux de cette situation ni d’en avoir une relation critique explicite. Cela ressort du domaine des psychologues, des sociologues, des philosophes. Notre but n’est pas d’analyser cette situation, mais de voir ce qu’elle provoque en nous. Comment pouvons-nous en prendre la mesure, mais aussi la distance ? Comment peut-on intégrer cette situation et la montrer autrement ?
Nous utilisons des images qui réfèrent au réel, mais qui s’en écartent aussitôt, le pervertissent et le transportent du côté du décalage, du fantasmatique, de la suggestion. Les danseurs et danseuses du spectacle sont pris·es dans ces relations, mais sont avant tout elleux-mêmes avec leur imaginaire, leurs possibilités de réactivité, leurs doutes, un élan qui dépasse l’anecdote de parler d’aujourd’hui.
Ces relations humaines sont abordées par le prisme des passions (cf. le titre de la pièce). Quelles passions humaines vont être traitées ?
Patrick Bonté : Ce dont je parlais au début de l’interview, un débridement du pulsionnel composé de rapports de force, de mises sous emprise, de manipulations, de vrai et de faux désirs, mais aussi d’une attention à l’autre, d’un désir peut-être narcissique d’être avec l’autre. Les êtres mis en scène sont complexes, tout comme nous le sommes.
Le travail sur la présence est très important. Au-delà de l’évolution des formes ou des intentions qui animent les personnes en scène, il y a leur façon d’occuper le présent : elles sont là, elles ont des intentions très claires, et en même temps elles sont totalement ailleurs. Elles créent un univers qui leur appartient. Cet univers réfère au nôtre, à la réalité, mais s’adresse directement à l’imaginaire du/de la spectateur·rice. Le travail sur la présence est essentiel pour faire apparaître l’étrangeté naturelle qui se dégage des interprètes qui rendent compte, dans leurs actions et leurs mouvements, des fragmentations de nos personnalités. L’identité est un leurre, c’est aussi ce qu’ils et elles nous disent. Le spectacle assume le caractère polyphonique et pluri-sémantique des situations et des images.
Comment rendre cela par le mouvement ?
Nicole Mossoux : Autant dans Les Arrière-mondes, créé en 2021, nous avions affaire à des solitudes démultipliées qui s’adressent à nous et dont les mouvements ont été orchestrés depuis l’extérieur, autant nous tablons ici sur le relationnel : le toucher, l’évitement, la contrainte… Il s’agit de déployer toute une gamme de rapports entre elleux, qui soient exemplatifs des relations humaines : complicité, désir, emportements communs, mais aussi exclusion, rapports de domination. Le langage gestuel spécifique à la pièce s’est codifié au départ d’improvisations, des gestes relationnels d’une part, des mouvements d’emportement communs au groupe d’autre part. L’enjeu est de trouver la juste distance, le degré de référence au réel qui sera plus celui d’une évocation parlante que d’un premier degré.

Nous rencontrons dans le spectacle cinq êtres venus d’ailleurs. Qui sont-ils ?
Patrick Bonté : Ce n’est pas défini et ce n’est pas très important. Ces êtres nous ressemblent autant qu’ils ne nous ressemblent pas. Ils sont dans une prise en compte du réel et en donnent une vision complètement fantasmatique et personnelle.
Nicole Mossoux : Ils ressemblent plus à des humains dénaturés, dont les caractéristiques physiques se seraient estompées. Nous effaçons le genre, les cheveux, la silhouette, tout ce qui les individualise. Ils sont comme en creux, comme des écrans sur lesquels le/la spectateur·rice peut se projeter.
Patrick Bonté : J’aime faire référence à la théorie du philosophe Theodor Adorno qui a proposé une distinction radicale dans la manière dont l’œuvre d’art situe ses intentions. Soit l’œuvre a une fonction claire et active d’information, de divertissement ou est didactique, en prise immédiate avec le réel et le social. Soit elle crée une logique autonome – ce qu’Adorno désigne sous l’appellation « fonctionnalisme indirect ». Elle crée un univers autre, elle refuse d’être utile : c’est là toute son utilité et son sens pour Adorno qui tenait que les œuvres les plus subversives étaient celles qui assumaient cela parce qu’elles nous faisaient voir l’existence autrement en s’adressant à l’être profond. Un lieu de résistance symbolique à quoi l’enjeu interne de l’œuvre donne une réelle puissance et indépendance.
Bien sûr, c’est là que nous nous situons – modestement. Nous créons des univers qui ont leurs propres formes, leur propres logiques. Les interprètes en sont le premier vecteur de sens et d’émotion. Il y a des façons d’être et de bouger qui n’appartiennent qu’à elles et eux : l’enjeu ensuite est de créer un langage qui rende les signes lisibles par le/la spectateur·rice.
Nicole Mossoux : On peut avoir le même regard sur nos spectacles que sur la peinture, qu’elle soit abstraite ou figurative : nous constituons des tableaux, certes éphémères, mais dans lesquels le/la spectateur·rice peut projeter son propre imaginaire.
Par rapport à l’esthétique du spectacle, y a-t-il des références explicites ?
Nicole Mossoux : Pas vraiment explicites, en tout cas il n’y a pas de référence à la science-fiction. L’espace est un grand carré bleu, une couleur qui peut évoquer la planète terre vue de très loin. Il est bordé de sortes de capsules de cryogénisation où les personnages vont se ressourcer ou se débrancher.
Patrick Bonté : Contrairement à certains de nos précédents spectacles, nous ne sommes pas parti·es d’une esthétique picturale particulière. Bien sûr, nous avons beaucoup lu au début du projet, pour bien situer le sujet, entre autres, Olivier Roy, Dany-Robert Dufour, Nathalie Heinich, Élisabeth Roudinesco. Ce sont des sociologues et des philosophes qui ont ouvert le champ de l’analyse et nous ont permis de cadrer l’enjeu de notre propos.
Quelle est l’ambiance sonore du spectacle ?
Nicole Mossoux : Le son créé par Thomas Turine suggère un espace englobant qui semble regarder l’action. C’est plutôt une rumeur lointaine, dans laquelle on distingue comme le souvenir de voix humaines, des aboiements de chiens errants, des cataractes, des tempêtes, parfois des cordes mélancoliques.
Patrick Bonté : Chaque médium du spectacle développe sa propre voie : la musique, mais aussi la scénographie, les costumes, le maquillage, les éclairages… Tout avance sur des routes parallèles et ce sont les croisements, les interactions qui créent les signes scéniques.
Il y a une complexité aussi dans les figures sur scène. C’est important qu’elles soient un peu opaques et ne se donnent pas tout de suite afin qu’elles nous renvoient à des parties inconnues de nous-mêmes. Le/la spectateur·rice doit pouvoir se reconnaître dans ce qui nous échappe.
Un mot sur l’équipe qui vous entoure ?
Nicole Mossoux : En plus de Thomas Turine (pour la musique) et Simon Siegmann (pour la scénographie), nous collaborons avec Jackye Fauconnier et Rebecca Florès-Martinez, respectivement pour les costumes et le maquillage. C’est le troisième spectacle que nous faisons avec elles et elles nous surprennent toujours autant. En plus d’être très complémentaires, elles accompagnent la création depuis le départ, elles cherchent des pistes spécifiques, qui soient en corrélation étroite avec le projet.
Patrick Bonté : Nous ne pouvons travailler sans une réelle complicité à tous niveaux avec tous les créateur·rices du spectacle, dont les interprètes bien sûr – Dorian Chavez, Taylor Lecoq, Frauke Mariën et Shantala Pèpe avec qui nous travaillons depuis longtemps et, aussi, pour la première fois, avec Marion Bosetti, mais c’est comme si elle était là depuis toujours. La complicité entre les interprètes est bien sûr importante. Cela leur permet d’être très à l’aise quand ils abordent des problématiques intimes et sensibles qu’ils mettent naturellement à distance pour pouvoir en jouer.
Nicole Mossoux : Il nous fallait aussi des interprètes qui soient très à l’aise dans leurs corps et leurs mouvements car la part technique est très importante.
Propos recueillis par Emilie Gäbele, le 15 septembre 2026