Rencontre avec Tumbleweed
Dans le cadre du spectacle « Threshold », nous sommes allé·es à la rencontre d'Angela Rabaglio et Micaël Florentz de Tumbleweed.
Pouvez-vous brièvement vous présenter, présenter votre parcours et l’histoire de votre duo ?
Angela Rabaglio : Threshold est notre quatrième création. Nous avons commencé avec un duo, puis nous avons fait une pièce de groupe et une pièce dans laquelle nous étions suspendu·es.
Micaël Florentz : Nous nous sommes rencontré·es il y a huit ans. Angela a fait un parcours de danse, moi j’ai fait un parcours autodidacte en musique. Notre rencontre est un coup de foudre artistique. Nous voulions créer des pièces à l’intermédiaire de nos deux backgrounds et inventer nos propres langages chorégraphiques. À partir de là, nous avons créé nos pièces qui, comme le disait Angela, proposaient des configurations différentes.
Threshold aborde l’alternance, le décalage, la latence. Y a-t-il un événement particulier qui a lancé votre envie de travailler autour de ces thématiques ?
M.F. : Nous avions envie de refaire une pièce en duo. Nous avions envie de nous retrouver en studio et de voir où nous en étions dans notre langage commun, après nos différentes créations. Ensuite, la latence est venue assez rapidement, dans le fait que nous ne voulions pas être synchronisé·es. Nous voulions justement parler de notre relation : comment vivre ensemble en étant décalé·es, en ne vivant pas forcément en fusion. Et trouver là-dedans de la beauté et du soutien, alors que nous ne sommes pas forcément les mêmes et que nous n’avons pas forcément les mêmes angles.
A.R. : Oui, nous étions vraiment curieux·ses de ce petit écart qu’il y a entre un signal qui rentre et le signal qu’on entend vraiment, que ce soit en termes sonores ou dans les relations humaines du quotidien. C’est ce petit écart qui fait que ce qu’on entend et ce à quoi on réagit est un peu décalé, et souvent on cherche à lisser cet endroit-là. Nous étions plutôt curieux·ses d’explorer cet endroit au lieu de le lisser, et surtout d’y trouver de la force. De trouver de la force, du rebond, de l’élan à partir de ce petit écart.
M.F. : À noter également que dans les studios de musique, on essaie d’éviter la latence. La pièce est très impliquée dans le travail du son. Nous étions très intéressé·es par le petit décalage qu’il existe entre le signal et la réception du signal. Nous avions l’impression qu’à cet endroit précis, il y avait quelque chose d’intéressant en termes relationnels : ce petit décalage entre les choses fait partie de toute notre vie et de notre perception du réel. On est toujours un peu décalé·es par rapport à ce qui se passe. Nous avons l’impression que cette distance, cette micro-distance, est génératrice de relations et de circulation d’énergie.

Vous parlez de cette création sonore qui prend une place importante dans le spectacle. En quoi diffère-t-elle de votre travail habituel ?
A.R. : Pour ce spectacle, nous avons commencé par le son. C’est la première création où Micaël a coécrit le son avec Daniel Bleikolm. Nous sommes parti·es de la recherche sonore autour de la latence, avec un rapport à la saturation. Les principes chorégraphiques sont donc construits, inspirés par cette recherche sonore.
M.F. : Oui, normalement, dans nos pièces, on travaille avec une bande-son et on se focalise beaucoup sur les corps et la chorégraphie. Là, on a mis en place un principe sonore basé sur un jeu de latence. Daniel Bleikolm avec qui nous avons collaboré pendant tout le processus, est en régie et joue ce principe sonore en live. C’est la première fois que nous avons de la musique live dans nos pièces. Ça donne au son une nature beaucoup plus instantanée, en résonance avec l’espace. Le principe que nous utilisons fait résonner l’espace du théâtre. Ça change complètement notre appréhension du son, qui devient presque un troisième personnage dans la pièce.
Comme c’est de la musique live, est-ce que la pièce peut changer d’un jour à l’autre ? Est-ce que ça a un impact direct sur le mouvement ?
A.R. : Oui, il y a beaucoup de choses qui sont construites en live dans la pièce. Il y a aussi des capteurs et des microphones sur scène qui enregistrent des choses sur le moment. Une partie se compose donc en temps réel. Le spectacle peut différer chaque jour, même si ce sont un peu des improvisations écrites en partition. On retrouve la même sensation, mais ce n’est jamais exactement pareil.
M.F. : Oui, la grande différence, c’est que le son live est fait avec des microphones sur scène et un système son en feedback. Le son qui sort des enceintes rentre à nouveau dans les micros. Nous jouons avec ces boucles de feedback, avec la latence et la dégradation du son. Ce son dépend énormément du lieu, des enceintes, mais aussi de la résonance de l’espace. Chaque salle produit donc des tonalités et des textures différentes. Le travail de Daniel change à chaque représentation, même s’il a des repères.
Y a-t-il des pistes de réflexion que vous souhaitez offrir aux spectateur·rices ?
M.F. : Une des premières envies de retravailler en duo venait aussi du fait que nous nous sommes confronté·es à des formes d’immobilité dans nos vies. En tant que citoyen·nes, on avait l’impression de ne pas être très engagé·es, alors qu’on aurait pu l’être davantage dans le monde qui nous entoure. Il y a aussi nos vies d’artistes, toujours en tournée, avec des rencontres ponctuelles. Nous nous sommes beaucoup interrogé·es sur ce qui nous empêche de nous engager plus, de franchir le seuil de l’action. Ça a été un vrai souffle pour la pièce, et pour nous, de nous demander comment agir dans un monde qui tend à nous immobiliser ou à nous faire peur. Toute la pièce se concentre sur ce franchissement du seuil, qui se symbolise aussi, par cette latence, ce décalage entre les choses.
A.R. : Pour franchir ce seuil, il faut un certain élan. C’est ce qu’on cherche à explorer dans cette pièce : comment construire cet élan, seul·e mais aussi ensemble, et peut-être aussi le transmettre, donner envie d’aller plus loin. C’est une des réflexions.
M.F. : Nous aimerions aussi encourager le public à franchir ce pas avec nous. C’est un peu la résolution de la pièce : sentir qu’ensemble, nous pouvons agir, et que ce seuil, nous pouvons le franchir collectivement. Nous avions l’impression que c’était une mission de ce travail, de transmettre cette envie-là.
A.R. : L’élan est important, mais aussi le fait de le maintenir, de rester dans cet écart, cet endroit de rebond entre les corps. Il y a aussi des moments où il faut accepter la consolation, la réparation, prendre soin, avant d’oser à nouveau franchir, sortir. Ces thématiques dialoguent entre elles.
M.F. : Et encore une fois, nous aimerions partager le fait que nous ne sommes pas obligé·es d’être les mêmes pour agir ensemble. Ces décalages, ces différences, sont des forces qui permettent de faire circuler l’énergie plutôt que de se fondre dans les mêmes mouvements.

Avez-vous un rituel avant de monter sur scène ?
A.R. : L’échauffement vocal est devenu un rituel très important dans ce spectacle. Dans mon parcours de danseuse, je n’avais pas beaucoup utilisé la voix jusqu’à cette pièce, et ça m’ancre différemment. C’est un rituel qui s’est invité dans ma pratique et qui en fait maintenant pleinement partie.
M.F. : Oui. J’ai aussi des rituels où je fais beaucoup de travail d’étirement avant le spectacle.
A.R. : Respirer aussi, bien respirer.
M.F. : On est aussi ensemble en train de désensorceler, ou d’ensorceler, l’espace.
A.R. : Moi, j’ai besoin que l’énergie ait déjà été lancée une fois dans la pièce, que la transpiration soit montée, même si c’est deux heures avant. Faire vivre l’espace avant de rencontrer le public.
Et justement, ce rapport à la voix fait partie de la recherche sonore. C’est aussi la première pièce où on amène la voix sur scène. Symboliquement, c’était un franchissement de seuil : oser ouvrir la bouche, produire du son, ne plus être dans un corps muet de danseur·se.
M.F. : Dans notre travail, nous réfléchissons beaucoup à l’interdépendance et à la manière dont les choses fonctionnent les unes avec les autres. Ce n’est pas centré sur un·e danseur·se, un objet ou une action, mais sur les systèmes de relation. Dans cette pièce, nous avons travaillé, pour la première fois, l’interdépendance à l’intérieur d’un seul corps : comment plusieurs dynamiques, plusieurs qualités peuvent coexister, communiquer, circuler. Jusqu’ici, nous travaillions surtout les relations entre personnes. Là, ce sont les relations à l’intérieur de soi.
A.R. : Ça a aussi amené une prise de conscience autour de l’absence. L’interdépendance peut être une forme d’absence, dans son propre corps ou avec l’autre, et comment se soutenir sans coprésence, mais avec une présence décalée, lointaine, parfois obscure sur scène.
C’est la première fois que vous jouez aux Tanneurs. Qu’est-ce que cela vous fait d’arriver ici ?
M.F. : Nous sommes très content·es de présenter ce travail aux Tanneurs. C’est la première fois que nous jouons ici. Nous sommes heureux·ses du lien qui s’est créé avec les équipes, petit à petit. Nous sommes venu·es voir des spectacles récemment, et nous sommes ravi·es de rencontrer ce public différent. C’est très excitant.
A.R. : C’est excitant aussi de jouer une série, de jouer cinq fois. On sent que la pièce va continuer à évoluer à travers ces dates, et au-delà.
