Respire : note d’intention
« Respire » aborde avec humour et tendresse la question de l’argent et de l’autonomie des femmes. Retour sur ce touchant spectacle avec quelques mots de l'autrice.
Durant mes études, au cours de Droit Patrimonial,
j’apprends l’adage suivant : « Le mort saisit le vif. »,
ce qui veut dire que les dettes, les obligations,
les avoirs du défunt passent en toute logique à ses héritiers.
Cela dépasse la question des biens.
Les émotions, les souvenirs, les combats,
les conversations de ceux que nous avons perdu
s’incrivent en nous.
Rien ne se perd.
Respire est une histoire vraie.
Elle raconte comment nos vies sont tissées d’autres vies.
Comment mon rapport à l’argent est directement lié à la
manière dont la famille de ma mère a traversé la guerre.
Comment la folie est une manière de trouver un peu d’air
lorsqu’on étouffe.
Comment sauver ceux qui nous suivent quand on n’arrive pas
à se sauver soi.
Respire est un texte tragi-comique qui transforme ma mère en
héroïne d’une résistance sourde et tenace ; où mon père fait
office de sauveur malgré lui.
Une petite histoire fracassée par la grande.
À la fois ridicule et étrangement belle
Qui dit que ce qui a été impacte ce qui est
Où la mort n’est pas aussi définitive que ce qu’on imagine.
Il y a mon grand-père grippe-sous
Ma grand-mère universitaire
Un oncle mort à la guerre
Un autre qui demande aux femmes de tout faire à sa place
Un arrière-grand-père qui fuit pendant la guerre
Et des femmes qui amassent
Qui comptent
Qui retiennent l’argent
Avant je pensais que le monde se divisait entre ceux qui
sont à l’abri du besoin et ceux qui manquent de tout.
C’est vrai.
Mais il y a d’autres fractures.
Le monde se divise aussi entre ceux qui ont accès
à l’éducation et ceux qui en sont privés et entre ceux qui
ont les ressources, je dis bien les ressources, et elles sont
multiples, de subvenir à leurs besoins et ceux qui
n’en sont pas capables.
Et ces deux fractures-là traversent tous les milieux.
Geneviève Damas

Extrait
À la mort de mon père, les pompes funèbres nous
présentent différents types de cercueils.
Je dis la mort de mon père, mais le jour où nous
recevons les devis, mon père est encore bien vivant,
assis dans le salon.
Cela fait quinze jours qu’il a demandé à partir — il déteste
le mot euthanasie et refuse de le prononcer pour ne pas
effrayer ses petits-enfants — donc, cela fait quinze
jours qu’il a demandé à partir et comme gouverner,
c’est prévoir, Maman et moi regardons les prospectus
de l’entreprise des pompes funèbres.
Pour une crémation, nous ont-ils prévenu, le choix est
moindre que pour un enterrement.
Ça ne vaut pas le coup d’investir dans un cercueil.
Enfin, je vous le déconseille.
Et puis il y a des questions de combustion.
Par ordre décroissant de prix.
Nous avons le cercueil en peuplier non traité,
circuit court, très écologique.
Celui en bois tropical, pas écologique,
circuit long, un peu moins cher, mais très chic.
Celui en osier, teinte nature ou miel, style corbeille à linge,
Celui en aggloméré, décliné en trois couleurs comme
chez Ikea, très foncé, moins foncé et naturel.
Ma mère regarde les devis. Elle chausse ses lunettes,
les ôte, les remet
Je pose ma main sur la sienne parce que c’est quand
même quelque chose de choisir le cercueil de l’homme
avec lequel elle vit depuis 55 ans : Ça va, Maman ?
Elle me regarde : « Qu’est-ce que tu en penses ? »
C’est toi qui sais, Maman.
C’est quand même cher pour 24 heures dans une boîte.
Elle demande à mon père : « Chéri, pour le cercueil,
je prends quoi ?»
Ce qui te fait plaisir, ma chérie, personnellement,
je m’en fiche, je ne serai plus là.
Et ma mère déclare, comme moi : « Je vais réfléchir. »

